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Portrait

Michel ROCARD « Je ne suis pas vraiment porté à m'occuper du passé »

Publié le 30 Jan 2011

Y. KAGAN

Et oui, Michel Rocard a fêté ses 80 ans le 23 août dernier. Ceci nous permet de le gratifier d’un Portrait, bien que l’âge chronologique définissant le grand âge aurait tendance à évoluer avec la prolongation de l’espérance de vie sans invalidité. Au point que l’âge de 85 ans est probablement maintenant plus pertinent. À condition que la personne ne souffre d’aucune perte d’autonomie, ni de maladies handicapantes. Assurément, ce n’est pas le cas de Michel Rocard qui reste cet homme au regard juvénile, actif, foisonnant d’idées et de projets, et continuant de sillonner le monde.


Victime, certes, d’un hématome sous-dural aigu lors d’un déplacement en Inde il y a trois ans, Michel Rocard s’en est très rapidement remis. Hématome que les médias ont nommé immédiatement « attaque cérébrale », présentant notre ancien premier ministre comme « entre la vie et la mort ». Bref, avec ce goût du sensationnalisme, cette absence de précision et de rigueur que notre adepte du « parler vrai » déplore chez tant de journalistes. « La politique aujourd’hui, je ne suis plus sûr qu’elle ait le pouvoir, c’est vous qui l’avez, disait-il récemment à des journalistes lors d’un entretien télévisé. Vous travaillez sur l’instant. Nous travaillons sur le long terme ».

S’appuyant sur le constat que la télévision privilégie le spectacle et l’affectif au détriment du fond, il précise son argumentaire. L'image, écrit-il, « ne fait pas fonctionner les mêmes neurones que le texte écrit. Sur un écrit,(…) on réfléchit. L'image, au contraire, (…) interdit la fixation de l'attention, et ne laisse comme souvenir que celui de l'émotion qu'elle a provoquée ». Depuis que « la télévision… est devenue le média prescripteur dominant (…), une dérive s'est emparée du système médiatique. Conséquence des servitudes de l'image, accentuée par la radio, non combattue ni limitée par la presse écrite qui se laisse déborder, cette dérive tend au remplacement progressif de l'information par le spectacle ».


« La présentation de tout projet de réforme, note-t-il, exige celle d'un contexte, demande des explications parfois complexes, appelle la présentation d'avis contradictoires pas toujours simples. L’image supporte mal ces contraintes ». A contrario, la compétition politique et ses champs de bataille sont à l’évidence « du gâteau » pour ce média dont il pense qu’il a cassé la politique : « la gestion s'efface au profit de la compétition ».
Michel Rocard vient d’écrire un ouvrage, « récit d’une action multiple et continue » qui répond à un « besoin de transmission ». En effet, précise-t-il « de ce que j'ai réellement fait vous ne savez sans doute à peu près rien, puisque pour l'essentiel cela n'a pas été raconté ». Mais il est aussi mû par la volonté d’« apporter des éclairages nouveaux ». Car, souligne-t-il, « la nature m'a doté de neurones un peu particuliers. Ils sont d'une assez belle agilité dès qu'il s'agit d'œuvrer pour l'avenir. Étant aujourd'hui intellectuellement aux prises avec le réchauffement climatique, la taxe carbone, la gouvernance des zones polaires s'ouvrant à l'activité humaine, les mécanismes économiques et financiers de la sortie de crise, et le désarmement nucléaire, je ne suis donc pas vraiment porté à m'occuper du passé ».

Grand réformiste dans un pays peu familiarisé avec la culture de la réforme, Michel Rocard insiste sur l’ambiguïté de la langue française entre les mots : compromis et compromission. Pourtant, dit-il : « Le premier est de l’ordre de l’éthique. Le second viole l’éthique. J’ai fait beaucoup de compromis. Je pense avoir fait peu de compromissions ».
Or, développe-t-il, « les légitimités nées du temps de guerre sont des légitimités respectées de tout le monde ; on sait où est le mal : c’est l’autre. En temps de paix, on ne tue pas l’autre : donc on le retrouvera et on ne peut que passer des compromis. Mais d’une suite de compromis, on ne trouve jamais une légitimité ».
Michel Rocard s’est toujours inscrit dans, dit-il, « ces 5 % de professionnels de la politique qui exercent le pouvoir pour le goût des choses faites (…). Les autres, ce sont les 95 % pour qui la jouissance du pouvoir est du domaine de la relation humaine : jouissance de gratifier, jouissance de retirer et jouissance d'humilier, surtout. »
Il y a, pour Michel Rocard, deux approches du politique : par « le goût des choses faites, par le plaisir de résoudre les problèmes », dont il avance qu’Aristide Briand est l’exemple le plus fort et par celle de Clémenceau « fondée sur le goût du pouvoir ».

S’il existe un continuum entre ces deux extrêmes, Mendès-France et lui appartiennent clairement à la première, tandis que Mitterrand appartient à la seconde.
Il analysait ainsi récemment sa différence avec Mitterrand : « Sa vision de la politique est celle de la ruse, de la violence, du droit, de l’histoire et de la force. Ma conception de la politique est celle de la négociation, du contrat, de la parole donnée et tenue ». Et à la question « Vous étiez quand même tous les deux de gauche ? », il répondait non sans saveur : « Moi, oui »…

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