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Portrait

Jorge SEMPRUN « J’ai pratiqué une sorte de thérapie systématique de l’oubli. »

Publié le 19 Sep 2011

Bérénice KAGAN

Jorge Semprun, décédé le 7 juin dernier à 87 ans et inhumé en France, dans le drapeau républicain espagnol, en est l’exemple : il est de ces écrivains qui, non contents d’avoir longuement travaillé, n’ont pas passé leurs journées assis face à un bureau.


Né en décembre 1923, de nationalité espagnole, Jorge Semprun Maura a vécu dans sa jeunesse aux Pays-Bas puis fut exilé en France où il fit ses études de philosophie. Son histoire personnelle est profondément liée à l’histoire européenne, ce que tendent à confirmer ses engagements, politique comme artistique. De part et d’autre des Pyrénées, il soutient le Front Populaire en 1936 et s’engage contre Franco. Bien que venant d’une famille bourgeoise, Jorge Semprun est lié aux communistes, c’est la raison pour laquelle, durant la Seconde Guerre mondiale, il est arrêté en 1943 par la Gestapo et est déporté au camp de concentration de Buchenwald où il demeure jusqu’à la libération en 1945. Lié au parti communiste espagnol jusqu’en 1964, multipliant les missions dans les pays de l’Est, il est aussi traducteur à l’UNESCO avant de se consacrer plus spécifiquement à l’écriture. Toutefois, son intérêt pour la politique ne meurt pas. Il est nommé ministre de la Culture en Espagne de 1988 à 1991, dans un gouvernement socialiste.
 
L’œuvre littéraire de Jorge Semprun suit la trace de ces engagements politiques. Souvent autobiographique, elle raconte les événements vus et vécus. Dès 1945, il commence à mettre en mots son expérience des camps, mais n’y donne pas fin en évoquant une « amnésie volontaire ». « J’ai pratiqué une sorte de thérapie systématique, parfois brutale, de l’oubli ». Ces souvenirs de la Gestapo et des camps trouvent tout de même leur expression, plusieurs années après, dans de nombreux ouvrages, toujours écrits en français.
À cet instant, l’écrivain déclarera : « Je suis sorti de l’oubli pour entrer dans l’angoisse. » C’est une rencontre en 1961, – lorsqu’en pleine mission pour le parti communiste, il s’était retrouvé enfermé dans un appartement clandestin dont le maître de maison était rescapé des camps –, qui le pousse à entamer la rédaction du Grand Voyage. L’Écriture ou la vie, dont il mena l’écriture à son terme en 1994, fut, elle, motivée par le suicide de l’italier Primo Levi. Pourtant, Jorge Semprun affirme avoir oublié bon nombre de ses souvenirs, et accomplir encore un travail de mémorisation : « Je peux aller encore plus loin. »

 
Fort de plusieurs poèmes, pièces de théâtre d’inspiration communiste qu’il préfère taire, Jorge Semprun s’est aussi fait témoin des malheurs du siècle pour le cinéma, et fut scénariste, notamment pour Costa-Gavras, réalisant l’adaptation et les dialogues des films Z et L’Aveu, en 1969 et 1970. Il a vu son engagement littéraire largement récompensé par plusieurs prix, son élection à l’académie Goncourt en 1996, le prix Ulysse en 2004 pour l’ensemble de son œuvre, et l’insigne de docteur Honoris Causa de l’université de Rennes en 2007.
 
Transcendé par l’Europe et son histoire, son dernier essai paru en 2010, Une tombe au creux des nuages, reprend lui aussi ce thème majeur. En 2009, il témoigne aussi fréquemment dans de nombreux documentaires, et s’est, en 2011, illustré comme scénariste pour la télévision, avec Le temps du silence. Il s’agit, à chaque fois, de réconcilier les Européens avec leur histoire, car « la mort est un maître venu de l’humanité. »
 
 
 

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