
Jean-Pierre VERNANT « La mort reste à mes yeux le scandale absolu »
Publié le 28 Fév 2011
B. KAGAN

« Je n'écrirai jamais d'autobiographie. Tout d'abord parce que j'ai beau être historien, je possède une très mauvaise mémoire : si je m'amusais à devenir l'historien de moi-même, toutes les dates de ma vie seraient fausses », affirmait-il encore à 90 ans. Ainsi, Jean-Pierre Vernant parlait peu de lui, sauf pour faire rire, ou dans une démarche toujours philosophique, pour illustrer des propos plus généraux. Né en 1914, il perd ses parents très tôt, mais suit de très près les traces de son père, agrégé de philosophie et directeur d’un journal républicain et anticlérical, Le Briard : lui aussi étudie la philosophie et s’engage auprès des Jeunesses Communistes.
Mobilisé au début de la Seconde Guerre mondiale, il reste dans l’armée jusqu’à l’arrivée du maréchal Pétain au pouvoir. Il entre dans la résistance, et assume naturellement la responsabilité des groupes parlementaires du mouvement Libération de Haute-Garonne, aux côtés de Lucie et Raymond Aubrac, « Il ne me semblait pas qu’il y avait une coupure entre ma façon de penser philosophiquement et mon engagement politique. » C’est, commandant des forces françaises de l’intérieur de Toulouse, qu’il devient le « colonel Berthier », et, comme l’un de ceux qu’il se refuse pourtant à appeler héros, se bat jusqu’à la libération et n’en parle pas. « Qu’est ce qui m’autorise à parler de cette guerre, moi qui n’ai pas perdu l’essentiel ? Les survivants sont hors-jeu. Je suis hors-jeu. » La fin de la guerre ne met pas un terme à son engagement politique : il est au Parti Communiste jusqu’en 1969, et demeure militant, orateur, pétitionnaire et manifestant jusqu’au dernier souffle.

En fait, pour Jean-Pierre Vernant, « si l’on regarde le passé, c’est pour lui poser les questions que le présent fait naître. » C’est d’ailleurs ainsi que peut s’expliquer sa vocation de philosophe et d’historien, d’« animal bâtard, quelqu’un qui fait de l’anthropologie historique », comme il se définissait lui-même. Après la guerre, l’ancien résistant devient professeur de philosophie dans un lycée, puis entre au CNRS de 1948 à 1957, et multiplie les postes prestigieux : directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales en 1958, fondateur en 1964 du centre Louis Gernet de recherches comparées sur les sociétés anciennes ; il occupe la chaire des études comparées des religions antiques au Collège de France de 1975 à 1984, puis en devient professeur honoraire à la retraite.
Intellectuel reconnu sur tous les continents et fort de nombreuses distinctions honorifiques, Jean-Pierre Vernant est considéré comme le spécialiste de la Grèce antique. Son point de vue est original, puisqu’il cherche à comprendre « la façon dont le Grec sentait, pensait, vivait. » Son œuvre l’a fait redécouvrir, et sa passion n’est pas anodine : « Les questions que j’ai posées à la Grèce sont directement inspirées par l’histoire des soixante dernières années du siècle que j’ai traversées en acteur (pendant la Résistance, par exemple) ou en spectateur. » Et, bien que son approche du mythe grec soit révolutionnaire, le « guerrier grec » n’oubliera jamais de demeurer humble : « Nous avons une dette envers ceux qui nous ont produits, intellectuellement, ainsi qu’envers le monde merdique et merveilleux dans lequel nous vivons. »
Il donne sa dernière conférence sur l’Odyssée dans un lycée d’Aubervilliers en octobre 2006, quelques mois avant sa mort, le 9 janvier 2007, à 93 ans. Riche et complète, l’œuvre du philosophe s’achève en 2004 avec La traversée des frontières, où il ose enfin évoquer certains de ses souvenirs, expliquant que par l’inacceptable la vie prend sens. C’est ainsi qu’il répond à la question de la mort, en humble philosophe : « la mort reste à mes yeux le scandale absolu : comment une chose qui existe sous une forme purement singulière peut-elle disparaître à jamais ? C’est terrifiant ! »
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