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Portrait

Giuseppe VERDI (1813-1901) « Bel Canto » contre fracas wagnérien !

Publié le 30 Jan 2010

P. LEMARQUIS

Le 24 décembre 1871, l’opéra Aïda est créé au Caire pour l’inauguration du canal de Suez. À 58 ans, Verdi est au sommet de sa gloire. Il va pourtant se taire et ne composera plus d’opéra jusqu’à l’âge de 73 ans. Quinze années de silence, si ce n’est un quatuor à cordes, le requiem et quelques versions révisées des opéras Simon Boccanegra et Don Carlo. La première d’Othello aura lieu le 5 février 1887 et va constituer pour beaucoup, avec Falstaff cinq ans plus tard, le sommet de sa carrière sur le plan musical.



Pourquoi ce silence et cette résurrection miraculeuse quinze ans plus tard ? Un traumatisme psychique a-t-il pu anéantir le compositeur, l’amener à douter de sa valeur, à se remettre en cause et à se taire ? Le premier coup de semonce est peut-être venu de celui qui le sauvera quelques années plus tard et deviendra sans doute son « tuteur de résilience ».
Arrigo Boito, en 1863, est un jeune auteur, membre influent de la bohème milanaise qui écrit, égratignant le maître : « Peut-être est-il déjà-né celui qui sur l’autel/Replacera l’art, pudique et simple/Sur cet autel souillé comme un mur/De lupanar ».

Le coup de grâce sera porté en 1870. Malgré la signature officielle du contrat pour Aïda, les retards accumulés par Verdi lui valent quelques remontrances, on le menace de confier le projet entre autres à… Richard Wagner ! La presse entretient l’idée d’une compétition entre Wagner et Verdi, toute louange de l’un se lisant comme une critique de l’autre.
Il va alors refuser tout poste de responsabilité dans l’enseignement de la musique et se recroqueviller dans les classiques italiens : « Si les artistes du Nord et ceux du Sud ont des tendances différentes, qu’elles restent donc différentes ! Chacun doit garder le caractère qui est propre à sa nation, comme l’a fort bien dit Wagner. Heureux, vous qui êtes encore les fils de Bach ! Et nous ? Nous qui sommes les fils de Palestrina, nous avions une grande école, jadis, et qui nous était propre ! »

Verdi est un autodidacte, fils d’un modeste aubergiste illettré. Il a appris la musique avec l’organiste du village, a été recalé à l’examen d’entrée du conservatoire de Milan, et son premier opéra a été refusé par le Théatre de Parme. Il échouera à la Scala de Milan à ses débuts. Une lettre témoigne de ses doutes : « Ne croyez pas que, lorsque je parle de mon ignorance crasse, ce soit par plaisanterie. Non, c’est la vérité pure. Chez moi, on n’entend presque pas de musique, je ne suis jamais allé dans une bibliothèque musicale, ni chez un éditeur, pour consulter une partition. Je suis au courant de quelques-unes des meilleures œuvres contemporaines, non que je les aie étudiées, mais pour les avoir parfois entendues au théâtre ».
Phase de sidération, silence créatif puis comportement d’exploration : Verdi ne reste pas inactif pendant cette période. Sa maison regorge de partitions nombreuses et variées qu’il compulse et annote avec soin, contrairement à ces propos. Il apprend la « musique du Nord » !




Lorsque Wagner disparaît, Verdi déclare : « C’est triste ! Triste ! Triste ! Wagner est mort ! Lisant hier la nouvelle, j’en suis resté, je dois dire, atterré ! Ne discutons pas. C’est une grande personnalité qui disparaît ! Un homme qui laisse une empreinte très forte dans l’histoire de l’art ! Adieu. »
C’est à ce moment-là qu’Arrigo Boito intervient et propose au vieux maître, autrefois brocardé, de se remettre au travail. Librettiste, puis confident, puis tuteur de résilience, il sera tenu pour responsable de l’évolution stylistique des dernières œuvres de Verdi et son influence sera très grande. En 1884, la version révisée de Don Carlo est donnée à la Scala. L’année 1887 voit la création d’Othello et Verdi, qui s’en défend, étoffe l’orchestre et reprend quelques idées wagnériennes dans ses deux derniers opéras. À 86 ans, il proclame : « Je suis encore jeune et je cherche sans me lasser à entrer dans le monde wagnérien. Je lui dois d’innombrables heures de merveilleuse exaltation. »
« Verdi est mort, écrira Boito, il a emporté avec lui une dose énorme de lumière et de chaleur vitale, nous étions tous baignés dans l’éclat du soleil de cette vieillesse olympienne ».

Références

Pour en savoir plus
Pierre Lemarquis, neurologue, est l’auteur de Sérénade pour un cerveau musicien, éditions O. Jacob (2009).

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