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Portrait

Toni MORRISON - La matriarche américaine

Publié le 1 Mai 2012

Marie BOETON

 
 
Un « classique vivant », c’est ainsi que Toni Morrison est considérée par les Américains. Descendante d’esclaves et profondément façonnée par cet héritage, l’écrivaine a su devenir – aux yeux d’une opinion publique très majoritairement blanche – l’une des plus hautes autorités morales du pays. Les honneurs n’empêchent pas l’octogénaire de se remettre à l’ouvrage tous les matins (dès 4 heures !) et de travailler à ses futurs romans.
 
Née en 1931, à Lorain (Ohio) dans une famille ouvrière, Toni Morrison est baignée dès sa plus tendre enfance par le souvenir dévastateur de l’esclavage. « Mon père vivait avec la peur d'être lynché », explique-t-elle. Sa mère vivait dans l’angoisse du viol, un crime aussi fréquent qu’impuni à l’époque.
« Il y avait, chez les femmes noires, une familiarité presque intime avec l'idée du viol. Il faut dire qu'elles n’étaient pas autorisées à dénoncer leur agresseur ! ». C’est dans cette atmosphère douloureuse que la jeune Toni va se passionner pour la littérature, et notamment pour Jane Austen et Tolstoï. En 1953, la brillante élève soutient une thèse sur le thème du suicide chez William Faulkner et Virginia Woolf. Elle entame ensuite une carrière d’éditrice, tout en élevant seule ses deux fils.
 
À la fin des années 1960, alors que le mouvement des droits civiques bat son plein, Toni Morrison décide de militer à sa façon : en éditant les autobiographies de Mohamed Ali et d'Angela Davis, ainsi qu’une anthologie d'écrivains noirs, The Black Book. « Mon but était d'offrir à la littérature noire le même cheminement que celui du jazz : une musique conçue à l'usage d'un public noir exigeant, qui a franchi les limites d'une culture pour se répandre dans un monde plus large », décrypte-t-elle.

 
En 1970, elle publie L'OEil le plus bleu, un premier roman qui aborde l'aliénation d'un enfant noir dans une société où les cheveux blonds et les yeux bleus constituent les canons de la beauté. Avec La Chanson de Salomon, elle décrit la quête d'identité d'un homme noir désireux de tirer de l'oubli son passé d'esclave. Dix ans plus tard, elle signe Beloved, qui dépeint la vie d’une esclave préférant égorger son enfant plutôt que de le voir épouser un destin d’esclave…, et décroche le prix Pullitzer. Cette récompense vient saluer un style charnel et lyrique mais surtout une oeuvre touchant aux questions fondamentales de classe, race, genre.
 
En 1993, c’est l’heure de la consécration : l’Académie suédoise lui décerne le Nobel de littérature, estimant que son « oeuvre est un tableau vivant d'une face essentielle de la réalité américaine ». Et la lauréate de déclarer : « À l'avenir, une petite fille noire qui voudrait devenir écrivain pourra se dire : le Nobel est à ma portée (…) J'ai ouvert une porte qui ne se refermera pas, et j'en suis très fière ».
 
Devenue une sorte de figure matriarcale incontournable de la vie intellectuelle américaine, elle s’est pleinement engagée en 2008 en faveur de la campagne d’Obama. Au lendemain de sa victoire, elle déclarait : « Pour la première fois de ma vie, j’ai senti que j’appartenais à ce pays. Jusqu’à présent, cette fierté-là, cette émotion face à la bannière étoilée, me semblait réservée aux patriotes blancs ».
 
Du haut de ses 81 ans, Toni Morrison continue d’enseigner à l’Université de Princeton tout en travaillant quotidiennement à ses futurs opus. Avec, toujours un viscéral optimisme chevillé au corps. « Il a fallu 60 millions d'années pour passer d'une cellule marine à l'œil humain, cette machine si perfectionnée, s’amuse-t-elle. Alors, j'ai bon espoir qu'on progresse encore... ».
 

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